Association des Lecteurs de Claude Simon

Pascal Mesthi

Dernière modification le jeudi 17 juin 2021


Explosion du port de Beyrouth, 4 août 2020

L’Acacia, au risque de la sociocritique. Genèse d’un article et contextes belliqueux.

Depuis mars 2020, l’humanité entière est en guerre contre un virus « capable d’enrichir en un jour l’Achéron », pour citer « Les Animaux malades de la peste ». L’ami, le parent, l’autre deviennent des ennemis potentiels. Afin de ne pas se laisser terrasser par eux, on s’arme de masque, de gel hydroalcoolique et de patience. On se replie dans des cellules domestiques aux allures de bunkers. Sur la ligne de front, le corps médical livre sa plus âpre bataille. Les entreprises luttent pour leur survie, livrant l’aspect économique de cette guerre sans merci. Les plus démunis, interdits de profiter de leur seule force de travail et privés, dans les pays en voie de développement, de toute source de revenue affrontent la faim – la fin ! – en silence. Coupés de nos proches et de nos amis, notre instinct grégaire se mue en morne et froide solitude. Le distanciel concurrence désormais le présentiel au point où nous ne savons plus si nous vivons dans une réalité tragique ou dans une fiction dystopique. L’on se demande alors si nous avons tant maltraité la nature et tant joué aux apprentis sorciers que la terre a finalement trouvé le moyen de nous le rendre au centuple. Aux guerres médiatiques où certains pays occidentaux accusent la Chine d’avoir fabriqué le virus afin d’asseoir sa suprématie, s’ajoutent d’autres combats qui ne font pas moins de ravage. Au Liban, mon pays d’origine et de cœur, cela coïncide avec l’écroulement des secteurs bancaire et financier. Les Libanais voient s’évaporer les épargnes de toute une vie et craignent même de n’avoir toujours pas touché le fond de la crise. Soudain, 55% de la population se retrouve sous le seuil de pauvreté. La dévaluation de la livre est telle que l’on appréhende le moment où l’on ne pourra plus faire bouillir la marmite. Le peuple, bravant les restrictions sanitaires, descend dans la rue pour réclamer le départ d’une classe dirigeante corrompue, amalgame absurde de princes de guerre et hommes d’affaires mafieux. L’explosion sanglante du port de Beyrouth, le 4 août 2020, soufflant une grande partie de la capitale, achève de conférer une image apocalyptique à la situation. Incapables de détrôner une classe politique enracinée au sein du paysage communautaire après plusieurs mois de contestation, les Libanais déçus dont je fais partie, amorcent, dans un ultime geste de désespoir, des procédures d’immigration vers des pays où leur dignité, leurs droits et leur vie seraient préservés. Cette hémorragie massive laisserait le pays à ceux qui applaudissent et méritent ainsi de pareils gouvernants.

Dans ce contexte de guerre sanitaire, médiatique, économique, financière, dans cette lutte entre assassins-voleurs accrochés au pouvoir et peuple assoiffé de justice qui cherche à prendre en main son destin, comme une invite à échapper à la réalité, je tombe sur une annonce sur le site fabula : « Quatrième édition du Prix Claude et Réa Simon destiné aux jeunes chercheurs : La date limite d’envoi des propositions est fixée au 1er décembre 2020. » Et si la lecture de Claude Simon et la rédaction d’un article venaient donner du sens à un monde en déroute ? Je cherche sur les rayons de ma bibliothèque un roman qui semble attendre le moment propice pour m’interpeller : L’Acacia. J’espère d’abord, en m’y plongeant, meubler des jours ayant perdu leur lien avec le temps. Je souhaite, en outre, à travers la besogne à laquelle je cherche à m’atteler, pouvoir fuir le contexte belliqueux qui me ronge de toutes parts. Se retirer dans sa bulle par résignation mais surtout pour retrouver le sens de la beauté, pour se sentir acteur, pour agir, pour retrouver les mots cultivés et arrosés telles des plantes et des fleurs dans un jardin qui n’a jamais cessé de me fasciner, celui de la littérature.

Or, le premier vœu, celui de fuir la guerre, ne s’est pas vite exaucé. Je tombe, dès les premières pages du roman, dans les chemins boueux et les tranchées sinistres de la 1re Guerre Mondiale. Trois figures féminines toutes de noires vêtues, sillonnent les villages délabrés à la recherche de la tombe d’un capitaine - « Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse », dirait notre cher Baudelaire à propos de la jeune veuve. Les deux sœurs et la « sultane » (p. 113, 137) sont accompagnées d’un enfant qui, une fois grandi, sera enrôlé, à son tour, dans un nouveau conflit mondial. Décidément, fuir un contexte belliqueux pour tomber dans un autre, cela ne répond point à mon attente. Mais je suis vite emporté par le torrent et ce courant où j’éprouve de moins en moins de résistance me mène vers des contrées improbables.

Guerres coloniales engagées au Sud, conflits mondiaux et dépêchement des armées vers le Nord, soldats, chair à canon, recrutés dans les classes paysannes défavorisées, généraux à l’abri, liés à une bourgeoisie, elle-même héritière de la noblesse de l’Ancien Régime, vous propulsent d’emblée dans un monde ayant toujours brandi les armes. Les bâtiments de guerre traversant les mers du globe et les trains « à bestiaux » (p. 342) regorgeant de soldats parcourant les terres, le tracé reproduit la ligne du temps répétant à l’envi hécatombe et désolation. L’Histoire comparée par Claude Simon à un monstre anthropophage reflète également les traits d’une « charogne déjà puante » (p. 242). Me voici bien loin de la bouffée d’oxygène et du dépaysement recherchés par la lecture !

La danse engagée par le père avec la guerre comme partenaire se métamorphose en danse macabre. Mais celle du fils, dessinant d’abord les mêmes pas, offre ensuite une toute autre esquisse. Les luttes entre classes sociales, les frictions entre catholicisme et protestantisme, les animosités entre colons et autochtones, se taisent toutes, sous le grade du capitaine. En ressort la dominance du sociolecte militariste qui tente de réconcilier, par la force, des éléments antagonistes. Or, le retour de l’identique, à des années d’intervalle, atteste de l’incapacité de pacifier un monde qui dérive vers le tragique à cause, justement, de ce sociolecte militariste. Le fils-brigadier, engagé dans le 2e conflit mondial mais fuyant le front à quatre pattes puis passant de longues heures dans un lupanar, ne correspond plus à la figure paternelle du héros mort au champ d’honneur. Le portrait du brigadier sauvé des griffes de la guerre offre un nouveau sociolecte qui destitue l’ancien. Les dessins grivois, les croquis de feuilles, de plantes, d’arbres, de fleurs, combinés à l’acte de lire permettent de triompher de la guerre dégradant les hommes. S’en dégage un sociolecte esthétique où le dessin représente une métaphore de l’écriture capable, elle aussi, de détacher les êtres à leur « profonde tranchée » (p. 150).

À la charogne de l’Histoire, répond ainsi en écho, une charogne baudelairienne que Claude Simon reprend à son compte pour délimiter les contours de son esthétique scripturale. L’alchimie simonienne tend un dessin qui offre un voyage où la pulsion sexuelle évoque une revanche sur la guerre. Même si l’écriture reproduit des tableaux belliqueux, elle demeure également une tentative d’y voir plus clair. Elle dépeint le monde comme un énorme bagne où sont séquestrés, maltraités et saignés des innocents. Elle rapporte une descente aux enfers et cherche à traduire des éléments dantesques mythifiés par l’acte même d’écrire. Loin de constituer une démarche amnésique, elle grave, noir sur blanc, un vécu traumatisant et indélébile. Elle rassemble des bribes pour éviter qu’elles se dispersent. Dans cette perspective, les tirets, les parenthèses, les innombrables « peut-être » (p. 325, 326 (2 fois), 333 (2 fois), 344 (3 fois)) au sein d’interminables phrases, peuvent être perçus telle une tentative non pas de reproduire simplement les barbelés qui séparent mais de relier ce qui pourrait être séparé. Le passage que je choisis de lire incarne, en une seule très longue phrase, ce mouvement de rapprochement et de séparation. Il lie, rassemble et fige, pour l’éternité d’un instant, deux amants que la guerre désunit, sur le quai d’une gare. L’écriture, reconstituant l’instant de fusion, érige, quoique de manière éphémère, le mythe de l’androgyne. Cette esthétique, prenant ici appui sur une hypotypose fascinante, permet, à elle seule, d’échapper au contexte belliqueux que nous traversons. L’écriture de la guerre parvient à nous rattacher à la guerre mais elle réussit également à nous en délivrer.

Faisons de la place à Claude Simon.

Je lis les pages 157-158, des Éditions de Minuit, 1989, réédition de 2006 : union et séparation des amants sur le quai d’une gare :

« De sorte que pendant un moment il (le train) parut ne pas pouvoir se dégager […] décroissant lui aussi de plus en plus vite. »

- Pascal Mesthi travaille depuis 25 ans dans le milieu scolaire. Enseignant des classes primaires, puis complémentaires puis secondaires (cursus libanais et français), il est depuis treize ans membre du conseil de direction d’un établissement libanais homologué par le Ministère français de l’Éducation Nationale. Il a soutenu, en décembre 2019, à l’Université Libanaise, sa thèse en langue et littérature françaises intitulée « La quête de la plénitude dans quatre romans "méditerranéens" : Villa Amalia de P. Quignard, Malicroix de H. Bosco, Partir de T. Ben Jelloun, La Voyeuse interdite de N. Bouraoui ».

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L’Acacia  Mesthi, Pascal 
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