Association des Lecteurs de Claude Simon

Laurichesse, Jean-Yves. « Voyages en chemin de fer et nouveau roman d’apprentissage dans L’Acacia » (2000)

Dernière modification le dimanche 12 novembre 2017

Texte

Référence(s)

Jean-Yves Laurichesse. « "Tout autour d’un continent trop vieux". Voyages en chemin de fer et nouveau roman d’apprentissage dans L’Acacia de Claude Simon ». p. 377-395, dans Bouleversants Voyages : Itinéraires et Transformations. Textes réunis par Paul Carmignani. Perpignan : Presses Universitaires, 2000

Et l’Europe tout entière aperçue au coupe-vent d’un express à toute vapeur
N’est pas plus riche que ma vie
Ma pauvre vie
(Blaise Cendrars, Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France)

Dans L’Acacia [1], dont la double trame narrative relate, entre chapitres pairs et impairs, l’histoire d’un homme et celle de ses parents à travers l’Histoire de la première moitié de ce siècle, les voyages se multiplient au point de devenir un thème central. Dans les chapitres impairs (histoire des parents), ce sont successivement (mais on verra que le récit ne se soumet pas à cette chronologie) : les voyages d’agrément de la mère, jeune fille de bonne famille, à Barcelone ou à Paris, puis dans le Jura pour rendre visite à la famille paysanne de son futur mari, les voyages du père, officier d’infanterie coloniale (qu’accompagne ensuite son épouse) dans la France d’outremer, le voyage de retour des parents et de leur enfant vers la métropole en 1914, le voyage du père rejoignant le front, le voyage enfin de la mère, de ses deux belles-sœurs et de l’enfant cherchant, sur ce qui fut un champ de bataille, la sépulture du père. Mais les voyages ne sont pas moins nombreux dans les chapitres pairs (histoire du fils) : voyages de jeunesse à Barcelone en 1936, en Allemagne, Pologne et URSS en 1937, voyage pour rejoindre son unité lors de la mobilisation générale de 1939, voyage de son régiment de cavalerie vers le front, voyage de ses tantes qui se replient du Jura dans le Midi en 1940, voyage vers l’Allemagne dans un wagon de prisonniers, enfin, voyage de retour dans le Midi après son évasion du camp. Ainsi, L’Acacia apparaît comme un entrelacs compliqué de trajets en train, en bateau, à cheval et même à pied, comme si le destin des personnages prenait la forme obligée d’un mouvement perpétuel, d’une agitation fiévreuse et peut-être vaine [2].
C’est au cœur même du roman, dans le chapitre VI d’un livre qui en compte douze, que le thème du voyage prend toute son expansion. Son titre-date, « 27 août 1939 », se réfère à la mobilisation générale qui fait obligation au réserviste (il est ainsi nommé dans le texte, faute de nom propre) de rejoindre son centre mobilisateur. Le chapitre relate en une cinquantaine de pages son voyage de vingt-quatre heures depuis la gare d’une ville du Midi (Perpignan est reconnaissable mais n’est pas nommée) jusqu’à celle d’une ville de l’Est. Des trois parties qui le composent (nettement délimitées par des astérisques), la première est diurne, les deux autres sont nocturnes. Mais dans ces dernières, le récit se gonfle de plusieurs analepses lorsque le réserviste, que sa situation dispose à l’introspection, se remémore certains épisodes de son existence et tout particulièrement deux voyages en train effectués quelques années plus tôt, qui entrent en résonance avec le voyage présent.
Avant d’entreprendre l’étude de ce chapitre, il faut rappeler que, dans l’ample orchestration de L’Acacia, il se lit comme un écho au chapitre III, dont le titre est : « 27 août 1914 ». Hasard ou destin, le fils est en effet parti à la guerre le jour anniversaire de la mort de son père au début de la guerre précédente, soit exactement vingt-cinq ans après. Le thème de l’Histoire comme répétition, voire comme acharnement, est exposé dans l’identité partielle des titres. La mort du père va en effet peser lourdement sur le voyage du fils, projetant sur lui son ombre. Or le chapitre III commençait aussi par le récit du voyage en train accompli par le père, depuis la même ville du Midi et vers les mêmes territoires de l’Est : « Le voyage dura une nuit, un jour, et encore une nuit entière » (p. 51). Voyage accompli avec les officiers (le père est capitaine) dans « un wagon de première classe aux banquettes de drap gris capitonnées et protégées de têtières en filet », alors que la troupe est « entassée dans les wagons à bestiaux ». Mais voyage vers la mort, ce que le texte ne laisse pas longtemps ignorer au lecteur. L’évocation rapide des premiers combats désastreux se clôt en effet par un saisissant retour en arrière sur le départ triomphal (comme le furent tous les départs pour cette guerre que l’on croyait gagnée d’avance) du régiment à présent anéanti :

Lorsque quatre semaines plus tard le corpulent général aux moustaches de jardinier [3] parvint à arrêter et même, en certains endroits, à faire reculer la muraille de feu […], il ne restait pratiquement plus un seul, y compris le colonel lui-même, de ceux qui, officiers ou hommes de troupe, avaient par un étouffant après-midi d’août et sous les acclamations de la foule traversé la ville où le régiment tenait garnison pour se rendre à la gare et embarquer dans le train qui devait les conduire vers la frontière, sortant de la citadelle, franchissant entre les quatre colosses de pierre la porte de la muraille construite par Charles Quint, suivant les étroites ruelles de la ville haute, passant devant les vieux hôtels de briques, la halle médiévale, les cafés aux terrasses fleuries d’hortensias en caisses et décorés de femmes-iris, le balcon du cercle où les vieux messieurs arrachés pour un moment à leurs tables de bridge et à leurs rockings-chairs applaudissaient de leurs mains parcheminées, leurs faibles voix couvertes par les vivats aigus des cocottes décolletées penchées à leurs côtés […] (p. 56-57).

Sur le trajet circonstancié de la citadelle à la gare s’accumulent les signes d’un monde déjà révolu, celui (côté province) des années 1900, de la « Belle Époque », lui-même héritier d’une histoire séculaire : on ne saurait mieux signifier que 1914 est, à l’orée du XXème siècle, le moment où toute une civilisation bascule. L’effondrement d’un monde et celui d’un père vont être ainsi étroitement associés, lorsque quelques pages plus loin apparaîtra, mais pour déjà disparaître, le capitaine dont l’histoire sera narrée en analepse dans la suite du chapitre : « Parmi ceux qui tombèrent dans le combat du 27 août se trouvait un capitaine de quarante ans dont le corps encore chaud dut être abandonné au pied de l’arbre auquel on l’avait adossé. » (p. 61)
Voyage au bout de la nuit
Le chapitre VI commence donc dans cette même gare d’où est parti le père, mais l’atmosphère est bien différente. Le texte impose d’entrée la massive apparition d’une locomotive, véritable matérialisation du Destin sous forme de machine : « À la fois aérienne et monumentale, s’avançant au ralenti, comme portée sur un nuage, les jets de vapeur fusant entre les bielles nappées d’une huile jaunâtre, ébranlant le sol dans sa masse […] » (p. 153). Par une ironie de l’histoire, elle tire « une suite de wagons d’un modèle ancien exhumés des dépôts où on les conservait sans doute en prévision de ce jour » : ceux-là mêmes peut-être dans lesquels avait voyagé le régiment du père, mais qui sont à présent démodés et dont la peinture s’écaille.
Mais la foule qui se presse sur le quai n’est plus celle, enthousiaste, qui acclamait au passage le régiment d’infanterie coloniale. Son angoisse se lit dans son reflux à l’approche du monstre, « par une sorte d’instinctive horreur, d’intuitif instinct de répulsion », elle s’entend dans le « confus brouhaha non pas de cris ou de protestations, comme une sorte de plainte plutôt, de gémissement, à la fois timide, discret et monumental, fait de centaines de prières, de centaines de sanglots et de centaines d’impuissantes malédictions. » (p. 154) Le pathétique de cette cérémonie des adieux, rompu en apparence, mais en fait renforcé par la « dérision » d’un train de boulistes à casquettes blanches arrivant en gare pour quelque championnat, se condense aussi bien dans les visages de vieilles femmes, millénaires pleureuses méditerranéennes, « fragiles, muettes, tout entières vêtues de leurs invariables robes noires, avec leurs fichus noirs noués sous le menton encadrant leurs visages crevassés de rides, jaunes, indifférents aux larmes qui les inondaient » (p. 155), que dans le mouvement désespéré d’une jeune femme qui, dans un dernier baiser sur le marchepied du train en marche, reste jusqu’à la dernière limite « pour ainsi dire suspendue dans le vide » (p. 157). Loin d’être portés par une ferveur collective, les réservistes sont retenus, agrippés par la foule : comme si leur sort, une fois partis, était fixé d’avance.
Plus que tout autre, le voyage du fils vers la guerre est donc séparation, rupture avec l’univers familial et familier, dont les derniers détails sont comme avidement saisis par un regard qui les a déjà quittés. Par un brusque changement de focalisation, nous ne sommes plus sur le quai avec la foule, mais dans le train avec les voyageurs. Alors que la jeune femme qui a fini par sauter n’est plus, dans sa robe rouge, « qu’une silhouette perdue dans le soleil d’août au milieu des aiguillages, des rails étincelants » (p. 158), une fois passée la limite symbolique de « la rivière au lit de cailloux », ce regard s’attarde encore aux « jardins maraîchers protégés par des haies de cyprès ou de lauriers entourant des maisons aux toits de tuiles, aux cours abritées de figuiers, encombrées de cageots, de machines à sulfater saupoudrées de bleu, de futailles et de charrettes dételées » (pp. 158-159). Mais ce paysage familier est déjà marqué par l’abandon, comme si « quelque silencieux cyclone » avait « laissé subsister derrière lui un monde intact mais vide, inhabité » (p. 159).
Les conditions matérielles du voyage confirment la répétition dégradée de l’histoire du père. Le fils, en effet, ne voyage pas en première classe, mais dans « des wagons sans compartiments ni cloisons aux banquettes de bois seulement séparées par leurs dossiers » (p. 162). Certes, plus tard, à la faveur d’un changement à Lyon, il s’installera dans l’une de ces premières classes « en principe réservées aux officiers », mais précisément, cet acte d’indiscipline et les propos désabusés de son camarade en diront long sur le « moral » de l’armée française : « [il] avait dit qu’on n’avait rien à foutre aujourd’hui des officiers et de toute façon qu’est-ce qu’on pouvait leur faire de pire que ce qui les attendait tous tant qu’ils étaient, alors ?… » (p. 164). Et lorsqu’un officier furieux (spectre du père ?…) tentera de les déloger, il se heurtera à leur résistance passive et à l’indifférence des gardes mobiles appelés à la rescousse (pp. 167-168). C’est donc en tricheur que le réserviste accomplira la fin du voyage, pour emprunter le titre du premier roman de Claude Simon [4] : mais que signifierait le respect des règles du jeu dans une société déjà en décomposition ?
La portion diurne du voyage est éclairée par un soleil que le texte mentionne à plusieurs reprises : « soleil d’août » sur les voies du départ (p. 158), mer aperçue du train avec ses « longs rouleaux au-delà desquels scintillait dans le matin une étroite bande argentée » (p. 159), « quai ensoleillé » d’une petite gare, « éblouissante lumière d’août » sur les vignes (p. 160). Mais ce soleil, qui pourrait éclairer un Midi de fin de « grandes vacances », est un soleil tragique, faulknerien. Le voyage est ponctué d’arrêts « à toutes les gares » (p. 159), où se répète en miniature le cérémonial du départ : « halètement régulier de la locomotive », groupes venus accompagner les réservistes, au milieu desquels se voient les mêmes « immémoriales vieilles vêtues de noir » et que, le train reparti, l’horizon absorbe inéluctablement. Dans le wagon pèse déjà l’atmosphère de la guerre. Les manchettes des journaux que feuillettent les voyageurs sont « réduites à l’assemblage de deux ou trois substantifs isolés et démesurément agrandis », symbolisation sous forme de lettres « épaisses, sans pleins ni déliés, simplement grasses, massives », de la violence historique en marche (p. 161). En place des habituelles conversations règne une « espèce de stupeur léthargique […] à peine troublée par quelque voix avinée dont les échos retombaient dans le silence scandé par le martellement des roues aux cassures des rails » (p. 162). Et les spectacles fugitifs qui s’offrent au regard ne parlent que d’un pays qui se prépare à la guerre : « piquets d’hommes en armes et casqués » chargés de surveiller les opérations (p. 160), rassemblement de chevaux réquisitionnés qui n’a que l’apparence d’un paisible foirail (p. 162).
Vient enfin, au terme de ce jour tragique d’août 1939, « le poignant crépuscule » (p. 162). C’est alors que, dans la vitre du wagon, le paysage est peu à peu remplacé par le reflet des voyageurs : « […] comme si au-dehors (à la fin, du côté de l’est, tout fut noir) étaient emportés parallèlement dans la campagne nocturne où dérivaient parfois lentement une ou deux lumières les doubles immatériels et immobiles des occupants assis ou couchés sur les banquettes […] » (p. 163). Dans ce basculement du jour dans la nuit, où l’intérieur devient l’extérieur, où le wagon se retourne comme un gant, chacun, cruellement renvoyé à son fantôme, peut contempler son destin en marche.
Brusquement, alors que le voyage entre dans la nuit, le point de vue narratif s’individualise, et la deuxième partie du chapitre s’ouvre sur cette simple phrase fatidique : « Et maintenant il allait mourir » (p. 163). Le train est arrivé en gare de Lyon et ne va pas plus loin. Mais le voyageur est entré dans le premier cercle de l’Enfer, dans cette grande gare dont on a occulté l’éclairage par sécurité et que parcourent les ombres errantes des réservistes :

L’immense verrière de fer et de verre noircis de fumée dont la voûte se perdait dans la nuit répercutait les échos de tampons entrechoqués et de grincements de freins qui retentissaient dans un paradoxal silence où dérivait, comme contenue par les parois des trains rangés parallèlement, une indistincte cohue dont, contrairement à celles qui se pressaient dans les gares le matin, ne s’élevait maintenant aucun cri, aucun éclat de voix, à peine un confus brouhaha : tout juste le bruit, le frottement léger, inoffensif quoique vaguement inquiétant, que peuvent faire des centaines de pieds, des centaines d’hommes errant comme au hasard, renvoyés d’un quai à l’autre, s’entremêlant, s’entrecroisant, rebroussant chemin, hâtant le pas, parfois même courant, se heurtant dans le noir, reprenant leur route, dans une sorte de morne, muet et docile tumulte […] » (pp. 163-164).

La séparation est à présent consommée avec la vie civile, « comme si dans l’espace d’une journée s’était produite une espèce de mutation, c’est-à-dire comme si, quoique entourés par la ville endormie […], ceux qui se trouvaient là maintenant avaient été déjà rejetés, exclus, abandonnés dans la nuit » (p. 164). Une frontière a bien été franchie, et l’idée d’une relégation hors de la communauté ne cessera de s’affirmer par la suite [5] . Or cette séparation a tout d’une mort virtuelle, comme l’annonçait la phrase liminaire et comme, symboliquement, va le suggérer la posture couchée adoptée par le réserviste dans cette partie nocturne du voyage : « À présent il était étendu de tout son long dans le noir […], immobile, les yeux ouverts » (p. 164), « gisant comme dans une boîte à l’intérieur d’un compartiment de chemin de fer » (p. 166), « et lui aussi de nouveau recouché, de nouveau inerte dans le train plongé dans l’obscurité et silencieux » (p. 168), « étendu comme un cadavre, mais les yeux grands ouverts, glissant horizontalement dans la nuit » (p. 191). Le voyage retrouve alors une très ancienne valeur symbolique, réactivée ici par les circonstances historiques : celle du voyage funèbre.
Le Temps n’est plus le temps humain des horloges : les repères se perdent et le voyageur accède à une autre dimension. C’est d’abord, alors que le train est encore en gare, cette « sorte de halte, d’incertain répit » (p. 165), dans le wagon sans lumière et « comme […] abandonné sur une voie de garage, oublié, retranché du monde extérieur par l’épaisseur des vitres relevées à travers lesquelles ne parvenait plus que la vague et irréelle rumeur de piétinements et d’errance » (p. 168) : c’est assez dire que le voyageur a comme largué les amarres qui le reliaient encore au réel. Le départ du train se signale seulement par le balayage de « rares lumières blafardes » avant que ne revienne l’obscurité (p. 169). Le réserviste est entré dans la durée indéfinie de la rêverie ou du sommeil.
Même les retours au réel qu’amènent les arrêts semblent déréalisés par les circonstances, participent d’un monde étrange et inquiétant, déjà saisi par une violence vague et d’autant plus menaçante. Des gardes mobiles font ainsi irruption dans le compartiment en allumant les lumières, « comme enfantés par la nuit et la guerre, amenant avec eux en même temps que l’air frais du dehors une odeur de désastres (celle du cirage, de la graisse d’armes et de corps bien nourris) » (p. 195). Ignorant les deux réservistes, ils ne se préoccupent que de manger bruyamment leurs casse-croûte avant de disparaître à la gare suivante, mais ils ont été pour un moment, dans la brutalité de leur présence physique (cette « sorte de tranquille violence, innée, mécanique » [p. 196]), l’incarnation même de la guerre. Le nom de la gare où ils sont descendus (CULMONT-CHALINDREY, dans la Haute-Marne) est d’ailleurs, pour le réserviste méridional, un nom de pays froidement exotique et évocateur de réalités à la fois mystérieuses et peu amènes, « comme si, de même que les gardes mobiles, il avait été enfanté, fabriqué tout exprès, par les ténèbres, vaguement menaçant, avec ses sourdes consonances d’enclume et de chuintement de vapeur, pour se trouver là, loin de tout (de la lumière, des mers, des régions habitées) au fond de ce temps sans dimensions où le train continuait à rouler » (p. 198).
Le voyage devient si irréel qu’il se métaphorise en navigation, lorsqu’un bâtiment éclairé « dériv[e] lentement » dans la nuit (p. 198) et lorsque ses lumières disparaissent « comme s’effacent une constellation ou les lumières d’un port » (p. 199). La nuit est à présent celle des origines, fille du Chaos et qui n’a pas encore engendré le Ciel et la Terre : « Comme si les prés, les bois, les collines, le ciel, étaient indistinctement soudés dans une unique et impénétrable noirceur […] » (p. 198). Et les êtres qui la peuplent accèdent naturellement à la dimension du mythe : « Comme si […] le train s’enfonçait dans un monde où la nuit n’aurait jamais de fin, seulement éclairé çà et là par d’insolites lueurs de forges ou de dépôts de locomotives dont les gardes mobiles […] étaient les gardiens vaguement mythiques et fabuleux, vêtus de noir, et harnachés comme des chevaux. » (p. 199). Le voyage a pris nettement la tournure, désormais, d’un parcours initiatique.
Au terme (provisoire) de ce voyage, le réserviste se retrouve au petit matin dans un monde radicalement autre. D’une région méditerranéenne, il est passé à une région continentale, « l’éblouissante lumière d’août » faisant place à « un brouillard gris clair » (p. 200), qui bientôt laissera voir « des silhouettes de hauts fourneaux, de cheminées d’usines et parfois d’un haut clocher surchargé d’ornements baroques » (p. 201). Mais, plus que d’un changement géographique et climatique (le réserviste surpris doit vite enfiler un chandail entre sa chemise et son « léger blouson d’été » [p. 200]), il s’agit du passage de la paix à ce qui n’est pas encore la guerre, mais sa proximité inéluctable, son atmosphère déjà, « comme si en moins de vingt-quatre heures il était brusquement passé non seulement du soleil au froid, mais d’un univers normal (y compris les foules et les femmes en pleurs) à un monde endeuillé, sévère, catégorique » (p. 200). Le voyage du réserviste s’achève, celui du brigadier va commencer [6].
Un voyage sentimental
C’est à la faveur de la nuit que la conscience du voyageur, que ne distraient plus les accidents du paysage, est envahie de rêveries. À partir du centre précaire qu’est ce corps qu’il regarde allongé sur la banquette et dont il mesure sans doute la vulnérabilité, s’opère d’abord un retour vers le passé :

[…] il pouvait contempler dans une perspective télescopique (de même que, la tête légèrement relevée, sa nuque reposant sur ses deux mains croisées, il pouvait voir son corps tout entier gisant à plat sur la banquette, depuis les chaussures luisant faiblement dans l’ombre jusqu’aux replis de son blouson s’élevant et s’abaissant au rythme de sa respiration) les vingt-six années qui maintenant allaient selon toute probabilité trouver une fin […] (p. 165).

En quelques jalons se trouve alors reparcourue une courte vie marquée par les deuils et l’impossibilité d’accéder à une consistance existentielle : rappel de la mort du père par allusion à l’épisode liminaire du roman (« depuis qu’encore enfant il avait été traîné dans un paysage d’apocalypse à la recherche d’un introuvable squelette »), évocation de la maladie de la mère (« il avait avec le même égal et docile étonnement, sans bien comprendre, vu d’abord la femme toujours vêtue de sombre qui était sa mère fondre peu à peu, se résorber […] »), grandes étapes de l’enfance et de la jeunesse à travers les « déguisements successivement imposés ou essayés » (« rigide uniforme à la coupe militaire » du collégien, « blouson d’anarchiste » à Barcelone, costume et accessoires de « peintre cubiste » à Paris [p. 166]). Tout se trouvant résumé en un constat amer : « vingt-six années de paresse et de nonchalante inertie – au mieux, de velléitaire expectative, d’attente frustrée de quelque chose qui ne s’était jamais produit (ou qui peut-être, pensa-t-il encore, était maintenant en train de se produire) ». Nous reviendrons sur la valeur prémonitoire de la dernière parenthèse : retenons pour l’instant l’idée obsédante et désespérée d’un début dans la vie à la fois meurtri et inaccompli.
Mais, toujours à partir de ce corps allongé que le train projette dans l’espace, la rêverie du réserviste s’élargit bientôt à l’Europe entière, en proie à une sorte de frénésie ferroviaire :

[…] pensant à tous les trains qui roulaient en ce même moment dans la nuit, acheminant leur cargaison de peur (maintenant c’était comme s’il se sentait se rétracter : Comme une huître sous le citron, pensa-t-il, comme s’il s’efforçait désespérément de rapetisser, rentrer dans lui-même, diminuer sa surface vulnérable, tressaillant d’un rire sans joie), pensant […] que s’il collait son oreille au drap de la banquette […] il pourrait sans doute percevoir à travers le bruyant fracas des roues au-dessous de lui et leurs chocs réguliers à chaque jointure des rails comme un vaste et sourd grondement qui monterait du sol lui-même, comme si d’un bout à l’autre de l’Europe la terre obscure était en train de trembler sous les innombrables convois emportés dans la nuit, remplissant le silence d’un unique, inaudible et inquiétant tonnerre […]. (pp. 169-170)

La conscience d’un destin partagé, d’une aventure collective, vient contrebalancer la réduction pathétique à un Moi fait de peu de chose. C’est ainsi que, par le croisement des deux rêveries (celle de l’histoire personnelle et celle du destin collectif), le réserviste en vient à se souvenir longuement d’un voyage de jeunesse dans une Europe déjà en péril (on est en 1937), au cours duquel il s’est trouvé confronté, mais sans en avoir pleinement conscience, à l’Histoire en marche [7].
Qui est au juste ce voyageur en quête d’un incertain « apprentissage » ? Fils de famille, orphelin héritier d’une fortune foncière décadente mais encore respectable, le réserviste porte un regard sans indulgence sur ce voyageur qu’il a été, à la fois curieux et dilettante,

[ayant] toujours avec la même incrédule indolence, le même incrédule étonnement, vêtu de tweed et de flanelle, suivi tout autour d’un continent trop vieux, malade, résonnant de bruits de bottes et de salves de pelotons, la valise où l’un après l’autre les portiers d’hôtels collaient des étiquettes multicolores tandis que tout ce qu’il avait à faire était d’apposer sa signature au bas de petits rectangles de papier portant avec la date la somme à payer et ressortir d’une banque ou de quelque agence avec en poche la sueur monnayée des hommes et des chevaux qui arpentaient pour lui des hectares de vignes dont il ne connaissait même pas l’emplacement exact, seulement approximatif […]. (pp. 166-167).

Sarcastique dérision qui noircit un peu l’image moins négative offerte par le paratexte (un entretien de presse) d’un jeune homme qui, légèrement décalé du personnage (c’est un roman que nous lisons), est bien cette fois le futur auteur de L’Acacia :

Libération – Ce dilettante qui traverse la Russie en 1937 avait tout de même une certaine conscience politique.
C.S. – Je crois que le mot juste serait curiosité ; la curiosité du jeune qui va partout, intéressé par ce qui se passe tant dans le monde des arts que dans la politique. Et puis, j’étais un privilégié : je n’ai pas été dans l’obligation de gagner ma vie. Mes parents étant morts, j’ai hérité à vingt et un ans d’une certaine fortune. Au lieu de m’acheter une voiture comme faisaient les jeunes de mon âge, j’ai trouvé plus intéressant de faire le tour de l’Europe pendant trois mois : l’Allemagne, la Pologne, la traversée de l’Union soviétique du nord au sud, de Moscou à Odessa – c’était en pleine purge de l’armée, au moment où on fusillait Toukatchevski –, puis la Turquie, Istanbul, et retour par la Grèce [8].

Des étapes de ce périple, seules les trois premières sont retenues dans le roman, parcours hautement signifiant de l’Allemagne nazie à l’URSS stalinienne, en passant par la Pologne bientôt dépecée par ses dangereux voisins. La question historique est ainsi clairement placée au cœur de l’épisode, d’autant que le voyageur est loin d’être novice en la matière. On apprendra en effet dans la troisième partie du chapitre (et toujours par le biais des souvenirs ferroviaires) qu’il a fait un an plus tôt, en 1936, un séjour à Barcelone [9]. Son adhésion (mitigée) au parti communiste était alors symbolisée par un objet que, trois ans après, il compare cruellement à « un faux en écriture, c’est-à-dire la conjonction frauduleuse de son nom (le même qui figurait sur les petits rectangles de papier au bas desquels il n’avait jamais eu qu’à apposer sa signature pour qu’un obligeant caissier lui compte une liasse de billets de banque) et de la carte d’un parti politique dont le but déclaré était de supprimer les banques en même temps que leurs clients » (p. 192). C’est donc pour le moins sous le signe du doute que se déroulera ce voyage, qui va compléter l’éducation politique du personnage.
Mais l’équipée s’enrichit de la présence, aux côtés du futur réserviste, d’un compagnon de voyage dont le regard, partiellement différent, va jouer en contrepoint. S’il est lui aussi « étudiant en cubisme » (on mesure la charge d’ironie que contient cette expression), il n’est pas issu de la vieille Europe, mais du Nouveau Monde : il est né à Mexico, a du sang indien. Sa vision des choses est orientée par une adhésion au marxisme plus solide que celle de son camarade européen, et que le texte (placé sous la double focalisation du voyageur de 1937 et de celui de 1939) met ironiquement à distance par le jeu des périphrases et des associations incongrues : « […] de sorte qu’outre le cubisme il avait encore eu le temps d’étudier (ou du moins il le prétendait) les principes de la philosophie de la matière rédigés en allemand ce qui, combiné à ceux de la peinture géométrique et à une connaissance approfondie des diverses marques de whiskies, lui permettait de tenir d’irrécusables discours » (p. 173). Mais, par une symbiose très latino-américaine entre révolution et primitivité, le Mexicain incarne en même temps une très ancienne sagesse qui affleure dans son « visage impassible d’Indien aux yeux en grains de café, mi-clos » (p. 178), ou encore « son visage de dieu endormi » (p. 183), en même temps qu’il manifeste une prédisposition tout aussi atavique au voyage et à la rencontre de l’Autre, par ce « sens hérité de ses ancêtres à idéogrammes et qui malgré son air endormi semblait lui permettre de converser longuement sans avoir besoin de mots avec n’importe quel étranger dans n’importe quel pays » (p. 180). C’est donc par ces deux regards amicalement antagonistes que le roman va proposer une vision kaléidoscopique de l’Europe orientale telle qu’elle se donne à voir, en 1937, à deux jeunes intellectuels voyageurs.
Ce n’est pas dans l’ordre chronologique que le voyage est raconté, puisqu’aussi bien il ne s’agit nullement de Mémoires, mais de souvenirs jaillis dans le désordre de la mémoire. Il suffit d’une banale sollicitation extérieure pour que le passé surgisse à l’esprit du voyageur. La rêverie a ainsi ses aiguillages, et la simple sensation d’un arrêt en gare en dévie le cours :

[…] s’apercevant que le train était de nouveau arrêté mais ne se levant même pas pour voir le nom de la gare, pensant alors à penser d’urgence à autre chose…
En Pologne elles étaient toutes construites en bois, surgissant soudain, apparemment sans raison (simplement le train ralentissait, roulait de plus en plus lentement, puis s’immobilisait sans qu’il y eût rien d’autre : ni faubourgs, ni trace d’aucune habitation) dans la plaine sans fin […] (p. 171).

De gare en gare à travers la plaine de Pologne, les voyageurs sont arrivés à proximité de la frontière soviétique : le conducteur et le mécanicien sont remplacés, les papiers contrôlés (pp. 172-174). Mais le souvenir des photos d’identité présentées au fonctionnaire de service enclenche un retour en arrière : voilà Varsovie, où elles ont été prises par un photographe du ghetto juif (pp. 174-175). Puis, remontant toujours le fil du voyage, le réserviste se souvient de l’Allemagne traversée, de Berlin (pp. 175-178), avant de revenir, bouclant l’analepse, au train roulant à travers la plaine russe et au séjour à Moscou (pp. 179-190). Ajoutons que, si le récit de voyage n’est pas chronologique, il n’est pas davantage exhaustif. C’est encore la mémoire qui, en ses caprices, sélectionne un petit nombre de choses vues, d’expériences vécues.
Ce pourrait être d’abord un de ces albums de cartes postales comme aimait en composer, dans sa jeunesse, la mère du réserviste, avec les cartes que son futur mari lui envoyait de ses différentes affectations coloniales : vues typiques des pays traversés, sélection dans la complexité mouvante du réel d’éléments de sens stable supposés le résumer. Ainsi, dans l’ordre diégétique du voyage, Berlin offre d’abord l’image d’une Europe fin de siècle, au raffinement décadent, mais qui semblerait pouvoir durer éternellement dans sa décadence même. Synthèse kitsch d’un continent surchargé d’histoire et de culture, elle est « cette capitale comme boursouflée, aux musées remplis de temples grecs transportés pierre à pierre, aux avenues de tilleuls, avec ses lourdes coupoles, ses palais baroques, ses philosophes emplis de philosophie grecque, ses colonnes et ses arcs de triomphe surmontés d’animaux de fer, son Opéra, son orchestre philharmonique, les terrasses nocturnes de ses restaurants éclairées de petits abat-jour roses » (p. 176). À Varsovie, les Juifs du ghetto incarnent quant à eux une permanence millénaire, douloureuse mais obstinée, avec leurs « visages pensifs, tristes et doux, comme endeuillés, comme condamnés à porter éternellement en même temps que leur propre deuil celui de quelque lointain Eden, quelque terre promise puis dérobée, voués depuis à la prière, aux viandes rituelles, au commerce des fourrures et aux lamentations » (p. 174). Une autre Pologne, rurale et folklorique, est aperçue de la fenêtre du train, avec dans le vaste plaine un « bouquet de bouleaux », « quelques enfants blonds, pieds nus, les petites filles avec des nattes », « des carrioles basses attelées de trois chevaux de front » (p. 172). De même, dans le train qui traverse la plaine russe, des voyageurs autochtones qui semblent sortis d’un roman de Gogol vont chercher « de grands verres de thé chaud » au samovar, et le souvenir est resté gravé, infime et intemporel, d’un vieillard centenaire aux « longs doigts osseux […] tâtonnant maladroitement pour aller cueillir au fond d’un verre de thé vide une rondelle de citron détrempée et collée » (p. 179). À Moscou même se rencontrent des porteurs de « calottes brodées » (p. 181), types humains venus de quelque lointaine république d’une Asie immuable, « passants aux têtes ridées et jaunes, couleur de déserts, aux yeux bridés, aux impénétrables visages de montagnards ou de bergers » (p. 181). Sur tous ces témoins d’un passé mystérieusement prolongé dans l’actuel, l’Histoire semble ne pas avoir de prise, alors même qu’elle est en marche, comme en témoignent d’autres signes qu’ignorent les cartes postales et que les deux jeunes voyageurs auront à interpréter.
Ainsi, en gare de Berlin, parmi la foule paradent « des hommes sanglés dans des uniformes bruns ou noirs, avec des visages d’acier – ou de porcs –, des culottes de cheval en ailes de papillon, des bottes étincelantes, une manche ornée d’un brassard rouge avec, au milieu d’un disque blanc, quelque chose qui ressemblait à une grosse araignée noire » (p. 176) : la description défamiliarisante chère à Claude Simon prend toute son efficacité pour montrer, sous le regard troublé des jeunes voyageurs, la violence patente du nazisme au pouvoir. À Varsovie, un portier d’hôtel se révèle crûment antisémite et anticommuniste à la fois lorsqu’il leur indique l’adresse d’un photographe juif (parce qu’il est le seul à travailler le jour de l’ascension) : « le dégoût du portier (ce fut tout juste s’il se retint de cracher par terre, de rendre le pourboire sur lequel son poing s’était refermé) croissant encore lorsqu’il sut à quel usage étaient destinées les photographies » (p. 175). L’entrée en URSS est matérialisée par un monument du plus pur style stalinien élevé au-dessus de la voie : « un arc de triomphe (ou plutôt la carcasse d’un arc de triomphe) portant à son fronton une inscription en hautes lettres cyrilliques découpées dans de la tôle (ou du contreplaqué) surmontées d’une faucille et d’un marteau entrecroisés surmontés eux-mêmes d’une étoile à cinq branches, le tout (lettres cyrilliques, instruments de travail et étoile) peint en rouge » [p. 172]). Il y a là plus que le passage d’une frontière ordinaire : le chauffeur et le mécanicien sont relevés par une autre équipe qui arrive encadrée par quatre hommes en armes, tandis qu’un fonctionnaire kafkaïen, au « visage à la fois ennuyé, compassé et expressif à force d’inexpression » (p. 174), contrôle longuement les papiers et agrafe les photos à une dizaine de formulaires. Les voyageurs autochtones du train russe eux-mêmes, s’ils ont apporté du fond des temps l’usage du samovar, sont bien aussi des citoyens soviétiques, comme le montrent leurs vêtements « uniformément ternes, uniformément usagés (même lorsqu’ils étaient visiblement neufs), qui semblaient toujours ou trop étroits ou trop larges, ou trop courts ou trop longs (ce qui sortait des magasins – des magasins de l’État – où ils les avaient achetés semblait déjà fripé et froissé (et irrémédiablement indéfripable, indéfroissable) avant même d’avoir été porté) » (pp. 180-181).
Ainsi nos deux voyageurs, constamment renvoyés des signes rassurants d’une permanence, propice au regard touristique, aux signes inquiétants de mutations récentes, appelant une vision historique, ne peuvent accomplir qu’un voyage ambigu et décevant, placé sous le signe du malaise. Ils sont à certains égards ces touristes occidentaux, consommateurs de pittoresque, de folklore, de traces du passé, qui à Berlin s’installent « à cette terrasse éclairée de petits abat-jour roses » (p. 177), qui à Varsovie logent dans un hôtel « où une plaque rappelait que l’empereur Napoléon Ier avait logé » (p. 175), qui à Moscou achètent des calottes brodées traditionnelles, ou encore dînent dans un restaurant typique « où on mangeait des chachniks accompagnés de petits oignons crus et parfumés, comme dans tous les restaurants russes ou caveaux caucasiens du monde, avec là aussi [10] des portières en tapis d’Orient, des candélabres et des bougies allumées sur les tables, un orchestre à balalaïkas et un danseur habillé en cosaque » (p. 186). Voyageurs nantis, ils promènent ingénument leurs vêtements élégants au milieu des autochtones qui « contempl[ent] les vestons de tweed et les pantalons de flanelle » (p. 179), « regard[ent] avec une sorte de curiosité enfantine les nœuds papillons et les chaussures » (p. 188). Et pour se procurer tout ce qu’ils désirent en fait de produits typiques, il leur suffit, « multipliant ainsi par seize » leur pouvoir d’achat, d’échanger une montre-bracelet contre « une liasse de billets […] tellement épaisse qu’ils ne savaient où la fourrer, même en en faisant deux parts » (p. 183).
Il arrive pourtant que le regard de ces deux Candides soit accroché par l’affleurement menaçant de la réalité historique, même s’il n’en prennent que partiellement la mesure. À Berlin, la vision glaçante des uniformes nazis appelle de leur part une joyeuse et juvénile dérision dont on comprend le caractère conjuratoire : « J’essaie seulement d’être drôle. Parce que ces types à araignées me foutent salement la trouille… », avoue le futur réserviste à son camarade (pp. 176-177). Berlin, qui s’est laissée prendre par Hitler, devient ainsi pour eux « une Chatterley séduite par son chef piqueur, ou plutôt palefrenier, à la fois terrifiée et ravie » (p. 177). Mais c’est plus tard, au centre mobilisateur (chapitre VIII), que reviendra à la mémoire du réserviste devenu brigadier un autre souvenir de Berlin, bien plus dramatique, et particulièrement révélateur de l’attitude des deux jeunes touristes :

[…] et il pouvait se rappeler : Berlin, la gare de Friedrichstrasse, le soir ou plutôt déjà la nuit, le Mexicain et lui déjà installés dans leur wagon-lit, leur train à destination de Varsovie encore à quai, et sur un quai, plus loin, une foule grouillante d’hommes, de femmes et d’enfants chargés de ballots, attendant de monter dans un train composé de wagons de troisième classe, et eux deux, les deux nonchalants touristes, regardant avec simplement d’abord leur curiosité de touristes dans un pays étranger, puis avec un sentiment croissant de malaise, puis (quand ils virent les quelques silhouettes en uniforme marchant parmi les ballots, les valises et les enfants, les poussant – sans brutalité particulière, avec patience même, mais inexorablement, tranquillement, comme auraient pu le faire des machines –, les aidant même parfois à se hisser, eux et leurs bagages, dans les wagons, et à la fin refermant les portes, restant debout de loin en loin sur le quai désert) comprenant, le Mexicain lâchant alors un juron, tous les deux abaissant le rideau d’un même mouvement et restant là, incapables d’échanger un mot, assis côte à côte sur le lit déjà préparé de la couchette inférieure dans le compartiment aux petites lampes roses et aux boiseries d’acajou, incapables même de se regarder […]. (p. 228)

Dans ce rideau tiré sur la réalité insupportable se résume déjà l’échec, chez ces jeunes gens pourtant pleins de bonnes intentions, d’une prise de conscience qui ne tire pas toutes les conséquences et se perd dans le refus de voir : l’émotion étouffe finalement la lucidité, qui commanderait sans doute de rebrousser chemin pour ne pas persévérer dans le voyeurisme historique.
Cependant, la partie la plus développée de ce voyage dans l’Histoire contemporaine commence avec l’entrée en URSS. Claude Simon nous délivre là, en miniature, un savoureux et ironique voyage au « pays du socialisme réel », tel que tant d’intellectuels de gauche en ont accompli dans les années 30 (avec plus ou moins de clairvoyance selon qu’ils s’appelaient Gide ou Aragon). Le désaccord idéologique entre le futur réserviste et son compagnon mexicain va jouer ici à plein, l’un incarnant une lucidité volontiers sarcastique, mais finalement impuissante, quand l’autre s’obstine à nier l’évidence.
L’apparition du monument-frontière évoqué plus haut suscite d’emblée de la part du futur réserviste un commentaire narquois, destiné là encore à conjurer l’angoisse, mais qui laisse de marbre son compagnon enfermé dans un mutisme réprobateur :

[…] « … maintenant nous venons d’avoir le privilège de voir la philosophie de la matière (ou, si tu préfères, la matière philosophique) matérialisée sous la forme d’une carcassse d’arc de triomphe élevé au milieu de la steppe… Ne fais pas cette tête : j’essaie encore d’être drôle. Ce collectionneur de photographies me fout aussi la trouille… » (se souvenant du visage impassible d’Indien aux yeux en grains de café, mi-clos, se détournant, faisant semblant de regarder par la vitre où il n’y avait rien à voir (la nuit était tombée) que son propre reflet […]) (p. 178).

À Moscou, les deux voyageurs sont pris en charge, dès leur achat de calottes brodées dans un magasin d’État, par deux individus « surgis aurait-on dit du néant », dont on comprend vite qu’ils sont chargés de les surveiller, et qui ne les lâcheront pas d’une semelle jusqu’à leur départ :

« […] les deux nouveaux venus se présentant en français, souriants, cordiaux : des étudiants avaient-ils dit, heureux de pouvoir parler un peu le français, ayant à peu près autant l’air d’étudiants qu’un renard a l’air d’une poule, habillés de vêtements sinon cossus du moins pas aussi fripés que ceux des gens que l’on voyait dans la rue ou les trains, de plus en plus obligeants, courtois, amusants, désireux, comme ils venaient de le faire pour l’achat des calottes brodées, de faciliter les choses à leurs nouveaux amis […] » (p. 182).

Si le futur réserviste soupçonne vite les intentions des pseudo-étudiants, le Mexicain préfère croire à leur sincérité, avançant un argument fragile : « Si c’étaient des flics, ils nous auraient fait arrêter » (p. 183). Et comme son compagnon persévère dans le persiflage, il se réfugie encore une fois dans le silence, s’attirant une réplique ironique : « Ne fais pas la tête comme ça. Tout le monde sait que des flics, dans ce pays, il n’y en a pas. » (p. 184). Dans cet univers de faux-semblants, où tout est fait pour que les voyageurs repartent avec une image conforme à leur attente, les yeux ne suffisent pas pour voir : il y faut un esprit critique qui fait manifestement défaut au jeune Mexicain.
La visite du mausolée de Lénine est encore l’occasion d’une démystification attribuable au futur réserviste, qui ne voit là

[…] rien d’autre qu’une momie desséchée, avec une petite tête jaune aux méplats de Mongol, à la courte barbiche repeignée sans doute tous les matins par les embaumeurs, l’air à la fois d’un proviseur de lycée et d’un satrape oriental, barbare, pédant et impitoyable, reposant sous un projecteur comme à l’intérieur d’un reliquaire dans un silence de crypte rendu plus silencieux encore par le religieux chuintement des pieds traînant sur le sol de marbre […] (pp. 184-185).

Le cadavre embaumé n’est plus, comme l’arc de triomphe rouillé de la frontière, qu’un simulacre offert à la dévotion des peuples, présenté aux deux voyageurs au même titre que les danseurs cosaques du restaurant.
Le Mexicain, quant à lui, ne se déprend pas des signes (est-ce à cause de ses « ancêtres à idéogrammes » ?), faisant l’acquisition d’ « un drapeau rouge d’origine, avec instruments de travail, étoile et caractères cyrilliques brodés en or » (p. 183). Il est vrai qu’à aucun moment, derrière la double apparence également fallacieuse de la Russie traditionnelle et de la jeune Union soviétique, la réalité du stalinisme n’est aperçue des voyageurs, occultée par cette « opacité » (p. 181) qui caractérise l’atmosphère tout entière, alors que « à la même heure, le même soir – mais ils ne l’apprirent qu’à leur retour en Europe – on fusillait (ou on expédiait d’un coup de revolver au fond d’une cave) le commandant en chef de toute l’armée, et comme chaque jour, chaque nuit, dans des centaines de maisons, d’appartements, ou de simples fermes, des coups (des coups de pied) retentissaient contre les panneaux des portes » (p. 187).
Le séjour se terminera par une trouble soirée arrosée de vodka, en compagnie des deux indicateurs, de deux filles et de quelques Moscovites indéterminés, dans un immeuble moderne et déjà délabré entouré de terrains vagues, image d’une sorte de bout de la route dérisoire puisque, en ce qui concerne le roman, le voyage n’ira pas plus loin. Et c’est le souvenir du divan où il s’était affalé qui ramènera le réserviste, en un raccourci vertigineux, à sa situation présente sur la banquette du train qui le conduit à la guerre …
Par trois fois, le réserviste a scandé ses souvenirs de la même formule amère et consternée : « Mais que nous étions jeunes ! Bon Dieu, que nous étions jeunes, que nous étions jeunes !… » (pp. 177, 178, 190). Car tout le récit a été placé sous le double regard du voyageur d’alors et du voyageur d’aujourd’hui, séparés l’un de l’autre par bien plus que deux années, « comme si des années et des années s’étaient écoulées » (p. 178). Et c’est au voyageur de 1939 qu’il revient de résumer cruellement l’aventure : « deux oisifs, deux étudiants en cubisme, venus là avec leurs nœuds papillons, leurs vestons de tweed et leurs chaussures en cuir de veau comme on va dans un jardin zoologique regarder des bêtes curieuses, et sans plus de pudeur que les visiteurs d’un zoo » (p. 191). Car telle est bien la limite de ce voyage qui se voulait de formation et dont les deux amis ne reviennent qu’avec une naïveté intacte pour l’un, une amertume stérile pour l’autre, ni l’un ni l’autre n’ayant dans le fond rien appris qui leur permette de construire leur vie sur des fondations solides.
Ainsi, le Voyage sentimental (Sterne) s’achève en Éducation sentimentale (Flaubert) [11]. Ayant découvert la violente absurdité de l’Histoire, n’ayant trouvé nul remède à la vanité de sa propre existence (« son inexistence » [p. 228]), il ne restait même plus à l’étudiant en cubisme la ressource de voyager, comme Frédéric après la révélation de la trahison de Sénécal. Quant à vieillir et partager peut-être un jour avec le Mexicain, nouveau Deslauriers, de dérisoires souvenirs de bordels, c’est bien ce que n’envisage pas le réserviste allongé dans le compartiment obscur qui l’emporte vers la guerre : « Et maintenant tout cela était loin, fini, et il allait mourir » (p. 190). Il ne doute pas en effet que son destin soit scellé (comme jadis celui de son père). Un voyage de formation raté remémoré au cours d’un voyage vers la mort qui risque fort de réussir : telle est en résumé la teneur sombre de ce récit de voyage gigogne du chapitre VI.
Pourtant, ce n’est pas ainsi que tourneront les choses et il nous faut, pour compléter cette analyse, accompagner rapidement le personnage jusqu’au terme véritable du voyage.
Le voyageur immobile
Il est bien entendu impossible de détailler ici les épisodes successifs de la guerre, de la captivité, de l’évasion, qui jalonnent l’itinéraire d’épreuves, au sens à la fois matériel et spirituel du terme : le personnage en sort éprouvé certes, physiquement et psychologiquement, mais aussi qualifié.
Qualifié d’abord parce que vivant, ayant échappé de peu à la mort, découvert le prix d’une existence qui lui paraissait jusqu’alors injustifiée, et surtout conjuré la fatalité en survivant à la guerre qui avait tué son père. C’est tout le sens du passage qui le décrit remontant à l’aube, entre les maisons cossues et encore endormies, cette avenue de la gare qu’il avait parcourue en sens inverse un an et demi plus tôt : « Il avançait dans cette sorte de triomphe, continuant à jurer grossièrement entre ses dents tandis que cette chose en lui se mettait de nouveau à rire, incoerciblement, sauvagement » (p. 363). Ce que Claude Simon formulera plus explicitement dans un entretien : « Je me disais : “Ils n’ont pas réussi à me tuer” » [12]. D’où cette joie sauvage d’animal libre, si loin des doutes d’avant-guerre.
Mais qualifié aussi parce qu’il a fait l’expérience de cette tabula rasa dans laquelle Lucien Dällenbach voit à juste titre l’une des clés de l’œuvre [13] : la réduction à l’élémentaire, au primordial, à la matière même, dans cette vie au ras des sensations et des instincts (la faim, la fatigue, la peur…) qui a fait de lui un autre homme. « En un sens, on pourrait presque dire que la guerre m’a sauvé… », avoue Claude Simon dans le même entretien [14]. Certes, on ne construit pas une existence sur la pure jubilation d’exister, et il reste encore au personnage quelques étapes à franchir pour se construire enfin. Mais bien plus que son décevant voyage sentimental en Europe, c’est l’expérience de la guerre qui aura constitué le véritable apprentissage du personnage, en même temps que, plus secrètement, son initiation aux mystères de la vie et de la mort. Aussi, le voyage de 1939, dans ce qu’il pouvait avoir d’un passage de l’autre côté, surtout dans cette nuit interminable où il plongeait et qui était le temps d’une sorte de remémoration haletante de noyé, apparaît rétrospectivement comme le seul voyage qui compte, ce qui éclaire enfin la parenthèse énigmatique signalée plus haut : « vingt-six années […] d’attente frustrée de quelque chose qui ne s’était jamais produit (ou qui peut-être, pensa-t-il encore, était maintenant en train de se produire) » (p. 166).
Au terme des pérégrinations qui l’ont finalement ramené dans la maison familiale où demeurent les souvenirs du père partant à la guerre, de la mère mourante, et des lointains ancêtres, le fils peut accomplir sa deuxième naissance, dans la clôture de sa chambre, loin des espaces si longuement parcourus et où l’Histoire va toujours son train de bruit et de fureur, près de l’acacia séculaire, symbole à la fois d’enracinement et de renouveau [15] :

Peu à peu il changeait. Il recommença à lire les journaux, regardant les cartes qu’ils publiaient, les noms des villes, des côtes ou des déserts où continuaient à se livrer des batailles. Un soir il s’assit à sa table devant une feuille de papier blanc. C’était le printemps maintenant. La fenêtre de la chambre était ouverte sur la nuit tiède. L’une des branches du grand acacia qui poussait dans le jardin touchait presque le mur, et il pouvait voir les plus proches rameaux éclairés par la lampe, avec leurs feuilles semblables à des plumes palpitant faiblement sur le fond de ténèbres, les folioles ovales teintées d’un vert cru par la lumière électrique remuant par moments comme des aigrettes, comme animées soudain d’un mouvement propre, comme si l’arbre tout entier s’ébrouait, se secouait, après quoi tout s’apaisait et elles reprenaient leur immobilité. (pp. 379-380)

À la fois mouvement et immobilité, l’arbre oxymorique est bien l’image du voyageur immobile que le fils devient par l’écriture, creusant dans le terreau de la mémoire pour déployer ses feuilles de mots. Et le roman qui commence à s’écrire, qui est implicitement celui qu’on vient de lire (mais aussi bien tous ceux qui l’ont précédé, dont il est l’aboutissement provisoire), ne pouvait être qu’un nouveau roman d’apprentissage, racontant dans une forme narrative nouvelle un apprentissage du roman. Car si le personnage avait eu avant guerre, en même temps que d’autres velléités, celle d’écrire, il ne pouvait s’agir alors que de « ce qu’il se figurait que devait être un roman » (p. 171). À présent, symboliquement libéré du poids de l’héritage par la lecture méthodique, « patiemment, sans plaisir », des « quinze ou vingt tomes de La Comédie humaine reliés d’un maroquin brun-rouge », (p. 379), il peut engager toutes ses forces dans « l’aventure d’une écriture » [16] dont L’Acacia déploiera encore, un demi-siècle plus tard, toute la puissance d’invention, racontant la double histoire du fils et de ses parents en « deux lignes chronologiques qui s’entrecroisent, et sur ces lignes des avancées et des reculs » [17] : non plus donc à la manière linéaire du traditionnel roman d’apprentissage, mais comme une vaste gare de triage de la mémoire, emplie de mouvements, de chocs et d’échos [18].
Notes

[1] Éditions de Minuit, 1989

[2] Il n’est pas jusqu’à l’épisode emblématique de la route des Flandres (qui donne son titre au roman de 1960, mais est repris dans L’Acacia), qui n’apparaisse, plus métaphoriquement et pour emprunter le titre d’un film célèbre sur la guerre du Vietnam, comme un voyage au bout de l’enfer.

[3] Au jeu des devinettes historiques que, par l’effacement des noms propres, Claude Simon nous propose constamment, on reconnaît bien sûr le maréchal Joffre, défini un peu plus haut par sa « placidité » et sa « capacité de sommeil presque illimitée » (p. 52)…

[4] Le Tricheur, Sagittaire, 1945

[5] Cf. par exemple, au chapitre VIII : « […] le train vide était reparti, les abandonnant irrémédiablement, solitaires et misérables, comme si s’était détachée d’eux la dernière section de la chaîne (ou plutôt du cordon ombilical) qui les raccordait encore à leur vie passée » (p. 240) ; « Comme si la communauté qui les avait désignés (comme on choisit les bestiaux ou les animaux de trait et selon les mêmes critères : pour leur jeunesse et leur vigueur) s’était déjà amputée d’eux, les arrachait d’elle avec horreur, les excluant, les rejetant à sa périphérie sur une frange extrême du territoire tribal […] » (p. 248).

[6] Pour être précis, le voyageur devra encore emprunter un omnibus pour rejoindre son centre mobilisateur. La suite sera narrée au chapitre VIII.

[7] Sur cet épisode, lire les analyses éclairantes de Pascal Mougin dans son étude : Lecture de L’Acacia de Claude Simon. L’imaginaire biographique, éd. des Lettres Modernes, coll. « Archives », 1996, pp. 73-80.

[8] « Et à quoi bon inventer ? », entretien de Claude Simon avec Marianne Alphant, Libération, 31 août 1989.

[9] La guerre civile espagnole, leitmotiv de toute l’œuvre depuis La Corde raide jusqu’aux Géorgiques, en passant par Le Palace et Histoire, n’est évoquée dans L’Acacia (pp. 191-195) qu’à travers ce double voyage d’aller et de retour (en train bien sûr) entre la frontière française et Barcelone. L’intervalle est résumé dans une parenthèse lapidaire qui condense ce que fut pour lui ce premier apprentissage politique : « ( il n’avait fallu au voyageur […] que quelques jours pour voir ce qu’il voulait voir, savoir ce qu’il voulait savoir : c’était à la fois pathétique, naïf, furieux, navrant) » (pp. 193-194). On sait en effet que Claude Simon, assez engagé cependant pour aider à l’acheminement par mer d’une cargaison d’armes destinées aux républicains, fut particulièrement frappé sur place par les luttes intestines et suicidaires qui opposaient alors communistes staliniens, trotskystes et anarchistes.

[10] Comme dans le magasin où ont été achetées les calottes brodées.

[11] « L’Acacia est une sorte de roman de l’apprentissage. J’avais d’ailleurs pensé le sous-titrer : Une éducation sentimentale » (entretien avec Marianne Alphant, art. cit.).

[12] Ibid.

[13] Cf. Lucien Dällenbach, Claude Simon, Seuil, coll. « Les contemporains », 1988.

[14] Entretien avec Marianne Alphant, art. cit.

[15] Malgré l’existence bien réelle d’un acacia dans le jardin de la maison familiale de la rue de la Cloche d’or à Perpignan, et sans vouloir réduire, bien au contraire, la force évocatrice de l’image, on ne peut ignorer le symbolisme particulier de cet arbre : « Il est en raison de son bois dur et solide un symbole de la victoire sur la mort. Il est associé, dans la symbolique maçonnique, à la légende d’Hiram Abif (Churam Abi), le bâtisseur du temple de Jérusalem, assassiné par trois de ses compagnons qui voulaient être initiés à ses secrets de constructeur. […] Ils l’enterrèrent à la nuit et plantèrent à cet endroit une branche d’acacia. Le défunt est censé depuis lors se perpétuer à travers chaque nouveau maître, et la branche d’acacia symbolise l’esprit de jeunesse qui doit triompher de la mort, ainsi que la phase de renaissance à la lumière de l’esprit qui se produit après la mort symbolique dans le processus d’initiation. » (Encyclopédie des symboles, éd. française établie sous la direction de Michel Cazenave, Livre de Poche, coll. « la Pochothèque », 1996, p. 5). Joël Thomas me dit qu’il est aussi le matériau de nombreuses embarcations utilisées par des personnages fondateurs (tel Xisuthros, héros du déluge sumérien), ou encore de la barque funèbre d’Osiris. Certaines légendes prétendent même que les épines du Christ étaient d’acacia, comme symbole de sa prochaine résurrection…

[16] L’expression est célèbre : on la doit à Jean Ricardou (Problèmes du Nouveau Roman, Seuil, 1967).

[17] « L’atelier de l’artiste », entretien de Claude Simon avec Jean-Claude Lebrun, Révolution, 29 septembre 1989.

[18] Sur la manière dont L’Acacia orchestre l’histoire des parents, voir notre article « L’Acacia de Claude Simon : fragments d’un mythe des origines », in Introduction aux méthodologies de l’imaginaire, sous la direction de Joël Thomas, Ellipses, 1998, pp. 192-198.

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