Association des Lecteurs de Claude Simon

Gilles Bellec

Dernière modification le mercredi 17 février 2016

« Ça a débuté comme ça » [1]. Difficile pour un ingénieur. Lire Claude Simon ne va pas de soi. Accepter de se laisser porter par le flot des mots. Constater que la progression est possible. Comme la marche sur un lac gelé quand « ça tient ». Faire confiance à ses impressions.

Claude Simon a choisi d’aligner les mots pour nous communiquer son expérience de la vie et nous permettre de mieux voir le monde. Il avait commencé par la peinture et a essayé la photographie. Le regard prime. Cette primauté de la vision conduit à mettre en parallèle la lecture de ses livres et l’expérience du musée.

Plusieurs scènes ou histoires se déploient simultanément. Cursive la première fois, la lecture évolue, passant du retour en arrière à la relecture au hasard. À chaque fois, peu à peu, un détail se précise, une image apparait. La suite des mots impose son rythme puis le plan fixe s’anime.

Le lecteur se trouve comme transporté dans la salle d’un musée qu’une unique visite n’épuise pas et qui exposerait des œuvres disparates : tableaux, archives et photos de famille, cartes postales anciennes, écrans multiples passant en boucle des vidéos fragmentées à prendre au vol. Immergé dans le texte, le lecteur accède à une nouvelle expérience, comme l’art multimédia cherche à le faire.

Sur un premier écran, une image fixe se présente, photo, décor. Sur le second écran une scène de guerre se déroule. Sur l’écran suivant, une course de chevaux …

Dans la scène de guerre, un drame se devine. En mai 1940, un cavalier affronte sans protection les mitrailleuses de Rommel. Ce geste suicidaire restera inexpliqué… Pour tenter d’en comprendre le sens, les situations vécues par les générations précédentes auront beau être appelées, la vie reste une énigme.

Sur un autre écran, une course de chevaux se déroule dans un décor champêtre, apparemment apaisé. Le style et le vocabulaire font surgir le milieu hippique dans son décor et font participer, par courtes séquences successives, à la fois au déroulement de la course et à une scène d’un couple dans les tribunes. Le rythme s’accélère. Sur fond de tensions exacerbées par les différences sociales, une compétition sexuelle se joue à distance entre un aristocrate et un jockey. La tension est accrue par le risque de chute au cours du steeple-chase. L’issue de cette joute sportive dotée d’un enjeu sexuel se déroulera hors champ, dans l’imagination du lecteur, dont le plaisir sera proportionné à l’engagement dans la lecture (encore un mot emprunté au milieu hippique, engagement, comme gentleman, jockey, alezan, casaque, toque, bull-finch, en avoir plein les mains, finir fort, jouer placé ou gagnant, font participer à l’ambiance). À la fin, le lecteur connait l’issue de la course mais les histoires humaines ne se livrent pas si facilement. L’incertitude sur la trahison sexuelle demeure. L’histoire n’est pas finie.

Lire et relire. Visiter, flâner. Au musée, on choisit une salle, un peu au hasard, pour y passer une heure ou deux. Le lecteur peut ouvrir n’importe quel livre de Claude Simon, à n’importe quelle page, comme un recueil de poèmes, … au hasard, non pas seulement pour prendre connaissance de la suite du récit (pour savoir, par exemple, si la marquise est rentrée à cinq heures), mais pour renouveler une expérience … Passer dix minutes, une heure... La lecture déclenche l’apparition d’une image sonore, sociale, esthétique, qui stimule l’imagination et déclenche l’émotion.

La forme littéraire particulière donne accès à une vision renouvelée du monde. Lire Claude Simon peut être comparé à l’immersion dans une exposition d’art multimédia. Mais le pouvoir d’évocation des mots est beaucoup plus fort que celui de l’image. La relecture s’impose, alors que la vidéo ne nécessite pas la répétition et la supporte rarement. À chaque page, une scène surgit, dans le présent du présent, l’intuition directe, qui se situe entre le présent du passé, la mémoire, et le présent du futur, l’attente, en osant emprunter à Saint Augustin sa façon de comprendre le déroulement du temps  [2], si perceptible chez Claude Simon.

Écrire « c’est réussir à faire surgir des images, communiquer des sensations » [3]. Tout est dit.

Gilles Bellec

Notes

[1] première phrase du Voyage au bout de la nuit de L. Céline

[2] Saint Augustin, Les Confessions

[3] Claude Simon, dans un entretien avec Philippe Sollers

Mots-clés

Bellec, Gilles 
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