Association des Lecteurs de Claude Simon

Daniel Bourrion

Dernière modification le dimanche 17 avril 2016

La première fois je n’ai pas terminé la troisième page, le souffle me manquait et coureur épuisé j’ai lâché prise, j’ai reposé le livre. Je me souviens avant du jour de la soutenance, les deux de l’autre côté les professeurs, celui de droite mon directeur à nom avec trois initiales, sa tête auréolée de cheveux blancs, vraiment, la tête exactement qu’il me fallait pour y aller, oser, moi le fils de routier, aller au-delà de la licence et puis à gauche ce linguiste dont j’ai perdu jusqu’au prénom mais pas l’image entre les murs rapprochés, ses lunettes et cet air ébouriffé et puis cette sorte de sacoche qu’on pouvait porter au-devant ces années-là, une banane je crois, il n’avait presque pas parlé quand leur tour était venu après que j’ai eu terminé tout mon laïus, c’était je ne sais plus, sans doute le mémoire de maitrise, il n’avait pas parlé ou alors j’ai perdu maintenant tout ça et ne me reste plus que l’essentiel, « vous devriez lire Claude Simon, vraiment », je l’avais écouté et sitôt sorti du bureau tout étriqué où nous étions entassés tous j’avais traversé le campus qui est une île dans cette ville où je ne suis maintenant plus, j’étais entré dans la bibliothèque, pas celle de maintenant mais celle d’avant et ses espaces obscurs, cette odeur de papier trop malmené, j’avais cherché dans les rayons gris poussiéreux un gris mercure ce Claude Simon dont il parlait, nous y voilà, c’est au hasard la Route des Flandres et je m’engage dans l’incipit comme ça debout dans les rayons — trois pages plus loin je n’avais plus même ma respiration, j’ai parfaite mémoire de ça, ce moment-là où j’ai pris la conscience que c’était une apnée dans une vague sans fin, et moi sans souffle entré là-dedans, dans cette grande tornade, je ne pouvais plus, j’ai tout posé, j’y reviendrai, dehors à ma sortie la nuit tombait. Après j’y suis revenu, j’avais quand même senti cela, ce frémissement, les lignes de fond, et que là-dedans, il y avait tout, que dans une ligne, c’était une œuvre, et dans cette œuvre, toute l’histoire - un immense pli dont j’allais ensuite tenter de déplier les termes.

À cette époque, mon sujet, c’était l’incertitude dans cet écho des sciences chaotiques, ce terme technique, la "sensibilité aux conditions initiales", ces théories qui montraient à quel point la prédiction est un art complexe, ça rejoignait la physique et les maths et moi scientifique ingénieur frustré et nul en maths comme c’est pas permis ça m’attirait vraiment, tout ça, et puis la grande beauté de ces fractales, le choc que j’avais eu, dans un tout simple Science et Vie lu dans le CDI du lycée où je faisais mon pion, de voir abordé ça, un monde s’ouvrait, tout cela s’est donc croisé, Simon, les structures en fractales, les plis dedans les plis, les attracteurs étranges, cela ferait une thèse, nous y sommes maintenant.

C’est le même directeur qui m’a suivi, qui a accepté que je travaille sur ce sujet, Claude Simon et les fractales, tu imagines, l’ouverture d’esprit qu’il fallait - nous étions en littérature générale, et comparée, ceci explique cela.

Le reste c’est le reste, une histoire très classique de thèse de doctorat, plusieurs années à démontrer, ou essayer au moins de le montrer, que l’œuvre de Claude Simon, depuis le point de départ qu’était finalement devenu pour moi Triptyque avec ses lignes narratives enchevêtrées jusqu’à toute l’œuvre entière, pouvait se rapprocher d’une fractale de Newton, je vous laisse regarder, pour moi ça crève les yeux, les attracteurs, les zones d’attractions et les frontières fractales avec ce qu’elles portent d’indécis et d’infini, c’est ça, exactement, la structure de Triptyque - ce jour encore, à écrire là, j’en suis certain, vraiment, totalement.

La thèse n’a jamais été soutenue, des histoires de vies, d’énergie qu’on n’a plus, de brouillon terminal qu’il faudrait corriger, on est ailleurs trop occupé, on se dit pour plus tard, plus tard c’est maintenant et maintenant c’est bien trop tard, il reste les hasards, cet article récent de scientifiques polonais qui affirment la nature multi-fractale de la littérature, je lis et je comprends, ce n’est pas même démarche, ils entrent dedans les mots selon un autre chemin que moi alors mais quelque chose est là, dans ce mystère du texte, qui presque me rassure : je sais que je ne comprenais pas tout ce que j’utilisais d’outils et de concepts mais quelque chose est là, dessous le texte, un infini, on en sort essoufflé, je comprends mieux maintenant, déplier l’infini, qui n’y perdrait pas souffle ?

Daniel Bourrion

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Bourrion, Daniel  Triptyque 
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