Association des Lecteurs de Claude Simon

La Corde raide (1947)

Dernière modification le mercredi 10 septembre 2014

Écrit à partir de 1945, le texte de La Corde raide, publié en 1947 par les éditions du Sagittaire comme Le Tricheur, garde la trace du désarroi où se trouvait Claude Simon quand il l’a composé.

Renée Lucie Clog, sa première épouse, s’était suicidée en octobre 1944. Le Tricheur, terminé en 1941 mais sorti en 1945, lui était dédié, « mais le livre de Renée (écrit juste après sa mort), c’est La Corde raide » écrit Mireille Calle-Gruber dans Une vie à écrire (p. 166).

Entre l’essai et le récit autobiographique, Simon y parcourt sa vie passée, sous le parrainage de Marcel Proust, comme le souligne l’incipit (ci-dessous) et de quelques peintres, notamment Cézanne. Il s’y demande, surtout, « pourquoi il fallait qu’il soit vivant, et elle plus » (p. 106).

On trouve dans ce texte de jeunesse, très émouvant, de nombreux matériaux des romans à venir. Il fait néanmoins partie des textes dont l’écrivain estimait qu’il ne devaient pas être réédités.

Autrefois je restais tard au lit et j’étais bien. Je fumais des cigarettes, jouissant de mon corps étendu, et je regardais par la fenêtre les branches d’arbres. Le soleil d’hiver glissait sur le toit de tuiles voisin et l’ombre s’allongeait sur le mur. Au printemps et l’été, à Perpignan, l’acacia multiple se reflétait dans la glace, des fragments verts, le jeu de toutes ses petites feuilles ovales miroitant. À Paris, dans l’encadrement de la fenêtre, il y avait le flanc d’une maison, un dôme, une cheminée d’usine plus loin, et beaucoup de ciel. Tout cela saumon et gris pâle l’hiver, citron et bleu l’été. Le dôme était laid, ogival, en zinc côtelé, il surmontait la chapelle d’un couvent. Mais c’était un dôme et en le regardant je pouvais voyager et me souvenir des matins où l’on se réveille dans des chambres d’hôtels de villes étrangères. Je me rappelais les deux dômes lourds de cette place de Berlin où je logeais, ceux d’Italie et celui d’une église d’#Avignon, tout contre ma fenêtre, si près que je pouvais vivre de sa vie et sentir la matière de ses pierres. (incipit, p. 9)

Je n’écris pas pour les carabins. Ceux-là savent bien qu’il ne se passe rien alors qu’un phénomène biologique comme les autres. De même que les militaires de métier savent qu’une maison coupée en deux, c’est une maison qui a reçu une bombe et que des tas de types morts, c’est tout simplement le résultat d’une concentration d’artillerie. Très bien. Les gens savants savent ou sont censés savoir tant de choses qu’ils sont capables de tout. Vous essayez tant bien que mal de continuer sur cette sacrée corde raide, manquant de vous casser la gueule à chaque pas et ces types vous expliquent qu’il n’y a en réalité aucun danger, ni aucune difficulté, si vous connaissez les lois de l’équilibre. On les trouve dans tous les manuels. on trouve dans toutes les bonnes librairies, à profusion, toutes les lois, recettes et dogmes infaillibles pour se bien conduire dans la vie et avancer en équilibre, sans risque d’aucune sorte, dans une attitude gracieuse et virile, les yeux levés fixant le ciel des réalités objectives et le petit doigt sur la couture du pantalon. (…) Le tout est de savoir le temps que ça durera, le temps que je durerai. Parce que je me demande pour quand ce sera. Chaque matin, je me demande si ça ne va pas être pour aujourd’hui. J’ai déjà cru, une fois, que ça y était. À un moment, je n’ai plus rien trouvé sous mon pied. J’ai bien cru que ça y était et qu’il ne serait plus jamais question ni d’équilibre, ni de quoi que ce soit, avec ou sans ombrelle. Marchant comme un boiteux dans les rues, tout un côté arraché, et dire son nom et plus rien ne répond au nom, écoutant la voix qui ne vient pas, qui ne viendra plus, sentant l’odeur de ses cheveux, le cimetière, les fleurs, l’odeur morte des glaïeuls flottant dans la chambre, l’odeur pourrissante et terreuse, elle étendue silencieuse et impénétrable, lointaine, et moi écoutant les murs et la voix qui ne vient pas, marchant à mon côté comme un trou... (p. 60-62)

J’ignore quelle sorte d’énigme il y a là, résolue ou à résoudre, mais à force de me demander pourquoi il fallait que je sois vivant, et elle plus, j’ai fini par comprendre que si l’on s’obstinait à regarder de ce côté-là, il n’y avait rien, rien qu’un charabia incohérent et décousu, sans consistance, encore plus dépourvu d’épaisseur qu’une couche de vernis, recouvrant quelque chose de ténèbres et de viscosité, sans fond, comme ce qui se trouve au delà de l’image de votre tête et de votre buste penchés, échancrant le disque clair qui flotte à la surface obscure au fond d’un puits. Noir et démentiel. Un vide. Comme dans ces rêves où l’on tombe. Où tombe alors cette partie de vous-même qui se détache de l’autre, corps, matière, pensée, sentant l’abandonner toute notion de solidité et de consistance, l’idée même de toute notion, sentant se dissoudre, foutre le camps dans une décomposition hurlante et frénétique la conscience de votre être, tandis que s’enfle et grandit la chose de ténèbres et de viscosité, vous suffocant, vous secouant, ne laissant rien subsister dans une débâcle furibonde, plus rien que hurlements et folie. (p. 105-106)

Et ce fut là : hier, aujourd’hui, demain : la multiple infinité des réalités, toutes également possibles, toutes également vraies, surgies, leur présence en érection — loin, là-bas, les têtes barbues aux épaisses paupières, leur regard incrusté, dans la pierre onduleuse et Byzantine, Adam s’éveillant dans le balancement bruissant des palmes, la frise des hommes nus et bibliques, ceints d’un linge, inclinés sur les rives du Jourdain ou de l’Oise, les plateaux des tables basculant, leurs constellations d’objets dans le lent tournoiement d’espace et de murs, les dimanches ingénus, guignolesques, aux promeneurs bouleversants dans les allées de feuillages sombres, les jungles, un pantalon bleu à bande rouge de douanier en retraite, et les milliers de visages cyclopéens prolifiques, s’engendrant les uns des autres parmi les éclats multicolores d’arcs-en-ciel, écartelés, l’Espagnol rigolard étouffant d’amour et furieux dans son kaléidoscope, secoué, encore secoué, et secoué, secoué — ce fut là, non plus illusoire, encore moins artificiel, mais la terre (emplissant la bouche de son goût géant et crissante sous les dents). (p. 122-123)

Immobile, dans la nuit, à regarder la hasardeuse disposition des fenêtres allumées, rectangles peints en jaune orangé, écoutant le bruit d’un pas sur les boulevards, écoutant une femme qui rit quelque part, une musique, écoutant l’arbre palpiter et s’ouvrir, pousser ses ramures à travers moi, m’emplissant les mains de ses feuilles, m’emplissant de sa voix chuchoteuse, les voix de ceux qui n’ont pas encore vécu, celles de ceux qui n’ont pas fini de vivre, les mêmes voix, les mêmes présences, toutes celles qui m’ont tellement donné, celle qui m’a donné une vie, celles qui m’ont donné la bouleversante tendresse de leurs chairs, celles qui m’ont aimé, celle qui m’a trop aimé. Les branches passent à travers moi, sortent par les oreilles, par ma bouche, par mes yeux, les dispensant de regarder et la sève coule en moi et se répand, m’emplit de mémoire, du souvenir des jours qui viennent, me submergeant de la paisible gratitude du sommeil. (p. 187)

bibliographie :

Mots-clés

La Corde raide 
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