Association des Lecteurs de Claude Simon

Perpignan : le Cinéma Castillet

Dernière modification le lundi 4 août 2014

pour déboucher enfin devant la façade rococo du cinéma et voir disparaître au loin la motrice du tramway, les collégiens restant plantés là, haletants, non pas tellement déçus qu’humiliés, comme si (conformément à l’usage de prêter aux choses ou aux mécaniques des pensées ou des intentions propres à l’homme)… comme si le tramway lui-même s’escamotait avec une sorte de ricanement moqueur et méchant, les laissant là, eux et leurs cartables trop lourds, avec la perspective d’une heure non pas à tuer avant le prochain départ mais à occuper, c’est-à-dire à traîner soit devant les portes fermées du cinéma (où derrière les vitres l’affichette vert pâle qui résumait en termes alléchants mais en petits caractères l’action du film de la semaine était entourée de photographies supposées elles aussi alléchantes des principales scènes où les personnages en noir et blanc saisis dans des postures figées et privés de la magie du mouvement sur le scintillement argenté de l’écran ne répondaient que d’une façon décevante aux promesses des grandes affiches où des visages géants et passionnés apparaissaient dans une débauche de couleurs criardes), soit (mais ils n’avaient dans leurs poches qu’un peu de menue monnaie) dans l’aigre et fade odeur d’acétylène et de pâte à berlingots qui stagnait entre les baraques de la foire installée chaque automne sous les platanes qui longeaient l’Allée des Marronniers et où, dans le mélancolique crépuscule clignotaient les lumières tentatrices des manèges et des attractions dont la principale (après les mystères interdits du Musée Dupuytren) était ces montagnes russes qui, chassant pour tout un mois la petite assemblée des hommes-troncs, élevaient leurs échafaudages compliqués d’où le grondement de catastrophe des wagonnets et les cris aigus des femmes venaient frapper la haute façade du monument aux morts. (Le Tramway, p. 32-34)

les muscles, le corps tout entier, les jambes qui se mouvaient sous lui) de ce tintement aigrelet, obstiné, fatidique, encore inaudible en fait, commençant à le percevoir réellement, se précisant, plus impératif encore, harcelant, au fur et à mesure qu’il s’en rapprochait, dérapant dans les tournants, relançant son élan, débouchant enfin (ou plutôt jaillissant) toujours courant, sur l’esplanade, l’assourdissante sonnerie racoleuse dominant tout à présent plus forte que les bruyants afflux du sang dans sa tête, la tempête précipitée de son souffle dans ses poumons tandis que cramoisi, hors d’haleine, essayant de retrouver sa respiration, il fouillait fiévreusement dans ses poches, échangeait sur les cannelures de la plaque de cuivre du guichet ses économies de la semaine contre le petit rectangle de carton pelucheux et rose dont l’acquisition lui donnait le droit de se glisser, le cœur toujours battant (mais pas seulement d’avoir couru) dans la fente ménagée entre les deux pans d’une portière de velours crasseux gardée par un personnage aux occultes pouvoirs (un petit vieux revêche et grisâtre, coiffé d’une casquette grisâtre, horriblement crasseux lui aussi) qui déchirait leurs billets en comptant d’un œil soupçonneux la petite bande des collégiens pénétrant, l’obstacle franchi, dans la rumeur sauvage dont retentissait la vaste salle nue, badigeonnée d’un jaune moutarde, à la charpente métallique et boulonnée, chichement éclairée par les guirlandes d’ampoules jaunâtres : comme un grondement, comme l’incohérent et tapageur prélude à la célébration de quelque culte barbare, croissant (le tapage) par degrés, allant buter contre le rideau divisé en cases violemment coloriées où s’inscrivaient les mérites des principaux magasins de la ville et leurs raisons sociales (ils les connaissaient par cœur, ne les voyaient même plus, enregistraient machinalement les noms des salons de coiffure, des marchands de casseroles, d’anneaux de mariages, de réveille-matin, de passementerie ou de quincaillerie qui, pour eux (soulignés de paraphes, calligraphiés diagonalement ou encore composés à l’aide de capitales imitant le relief, jouant sur des contrastes de couleurs hurlantes, bleu sur jaune, ou noir sur orange, ou vert sur rose) avaient fini par faire partie intégrante du spectacle lui-même, la toile peinte agitée parfois par quelque poussée d’air de faibles ondulations courant à sa surface, déformant comme à travers une eau mouvante les enseignes dont les panégyriques criards, la statique insistance, semblaient narguer l’attente des spectateurs, interposer entre ceux-ci et les féeries espérées l’obstacle prosaïque d’un quotidien mercantile et menteur, investies cependant elles-mêmes d’une espèce de fonction magique, leur irritante et interminable présence (indifférente aux sifflets, aux trépignements) constituant un obligatoire préambule qui leur conférait (et par ricochet aux commerçants eux-mêmes) comme une sorte d’aura, le rideau bariolé de réclames retrouvé chaque fois avec la même impatience et la même sécurisante satisfaction, car s’il s’interposait, faisait obstacle, retardait le plaisir, il était en même temps le garant, la promesse que, derrière son aveugle opacité, se tenaient quelque part, prêtes d’un instant à l’autre à scintiller dans le grésillement de l’appareil de projection, les visions attendues de chevauchées, de baisers et de combats qui semblaient, pour se dérouler, n’attendre que la permission de « Sam », des « Trois Nègres » et de « L’anneau d’or » promus (comme un code chiffré permettant d’ouvrir la porte d’un coffre-fort) au rôle de tout-puissants gardiens d’un inépuisable trésor d’émotions et de sortilèges, jusqu’au moment où, dans un bruit de manivelle rouillée, d’engrenages et de poulies accompagné par le long frémissement, le long soupir de délivrance qui courait à la surface des rangées de fauteuils, les réclames multicolores commençaient à lentement s’enrouler sur elles-mêmes, montant par degrés (le mouvement parfois coupé d’arrêts, la machinerie se bloquant, les spectateurs suspendant leur respiration), démasquant à la fin (entouré de noires tentures comme le lieu d’une mystérieuse et lugubre cérémonie) le rectangle magique, virginal et impollué de l’écran : ils (les collégiens) étaient alors installés depuis un moment déjà, assis à l’orchestre (c’était alors les places dites « populaires », les seules qu’ils pouvaient s’offrir) dans une des travées de fauteuils à ressorts, aux sièges de bois rougeâtre percés de petits trous, aux pieds métalliques vissés dans le plancher constellé ou plutôt dans lequel semblaient incrustés en permanence les mégots jaunis, leur papier détrempé de salive et fripé, les emballages de bonbons acidulés et ces écorces de cacahuètes à l’intérieur nacré ; aux protubérances jumelles, d’un ocre pâle, pointillées longitudinalement de minuscules excavations (tout - les lattes de bois sales, les mégots, les cacahuètes, les chaussettes lie-de-vin rapiécées de bleu ou de rose, les bas filés dans des espadrilles ou de vieux souliers aux talons tournés révélés soudain en gros plan à l’un ou l’autre des collégiens se baissant pour ramasser en tâtonnant parmi les crachats un béret ou un cache-nez tombé à terre - inséparable, au même titre que l’irritant et agressif rideau de réclames, des fascinants mirages en noir et blanc), assis donc (les collégiens) ou plutôt transportés comme par magie pour le prix du ticket de carton rose (quoique tout entiers à leur excitation ils fussent incapables de s’en rendre compte) dans quelque chose de bien plus fabuleux que les poursuites ou les insipides histoires d’amour dont les images qui se succédaient sur l’écran accaparaient leur attention alors qu’il leur était donné de percevoir dans leur chair (c’est-à-dire sollicitant - ou agressant -, en plus de la vue, leurs autres sens : odorat, ouïe, toucher) l’espèce d’épais magma, tiède, puant, palpable pour ainsi dire, alourdi par les respirations et les exhalaisons des centaines de corps mal lavés qui les entouraient (le garçon s’écartant instinctivement du siège voisin, se rencognant sur le côté, inhibé malgré lui par l’affirmation mille fois entendue (non de la bouche de la vieille dame qui n’y allait jamais, n’avait sans doute jamais de sa vie mis les pieds dans un cinéma, sauf peut-être, par curiosité pour ainsi dire scientifique, à l’occasion d’une visite à l’Exposition universelle - mais tenue pour indiscutable) que non seulement ce qu’on y voyait était d’une consternante stupidité mais encore que les gitans qui s’entassaient aux « populaires » grouillaient de poux) : quelque chose comme la perpétuation, la délégation vivante de l’humanité originelle, inchangée, les spécimens inaltérés et inaltérables, rebelles aux siècles, au progrès, aux successives civilisations et au savon, venus tout droit du fond de l’Asie, des âges, sortis tels quels des entrailles du monde ou plutôt (eux, leur puanteur, leur moiteur, leur inépuisable fécondité, leur élémentarité) comme ses entrailles elles-mêmes, étalées, encore fumantes, tant bien que mal contenues ... (Les Géorgiques, p. 205-209)

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Mots-clés

Cinéma  Le Tramway  Les Géorgiques  Perpignan 
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