Association des Lecteurs de Claude Simon

Canet : la plage et le casino

Dernière modification le mercredi 6 août 2014

Si le terminus pour ainsi dire domiciliaire de la ligne du tramway se situait presque au cœur de la ville, par contre, à son autre extrémité, les rails couverts de rouille disparaissaient, quelques mètres après un butoir, sous une couche de sable dont le vent de mer les recouvrait avec la même patiente obstination que celle de l’employé de la Compagnie chargé d’en dégager la partie où ils se dédoublaient de façon à permettre à la motrice de venir s’accrocher à l’extrémité de cette remorque que, l’été, elle tirait derrière elle, appelée « baladeuse », et dont les bancs parallèles n’étaient séparés de l’extérieur que par les montants de bois reliant le plancher au toit et entre lesquels volaient au vent des rideaux de grosse toile le plus souvent mal attachés. Un simple hangar de bois passé au goudron, presque noir, abritait la nuit la motrice, à la limite du désert sablonneux où venait aussi finir la route prolongée par deux étroits chemins de planches décolorées, grisâtres, rongées par le sel marin et eux aussi à demi ensablés qui traversaient la plage dans sa largeur et permettaient d’accéder à un ensemble de baraques passées de même au goudron brun, formant les trois côtés d’un quadrilatère d’environ vingt mètres de large, ouvert sur la mer, comportant des cabines de bains, un bar et un café-restaurant autour d’une piste de danse. (...)

lieu (l’ensemble à l’apparence délabrée de ces baraquements passés au goudron) qui, par une sorte d’ironique paradoxe, portait le nom de « Plage Mondaine » et qui (remplacé plus tard, mais moins près de la mer et presque à côté du terminus du tramway, par un sommaire cube de béton peint en jaune et baptisé « Casino »), quoique assez lugubre d’aspect, tenait sans doute son nom non pas de la fréquentation d’un public mondain dans le sens décoratif du mot, mais sans doute du fait que, les jours fériés, il attirait beaucoup de monde, comme on pouvait en juger de loin par l’abondance ou plutôt le fourmillement de petites silhouettes ou plutôt de petits points agglutinés qui noircissaient la plage entre cet établissement et le rivage – débordant même dans la mer qui semblait, comme au passage de certains bancs de poissons frôlant la surface, bouillonner, scintiller tout autour de gerbes d’eau fouettée, mais pas très loin du bord, car peu savaient nager et on racontait même avec un hypocrite apitoiement et comme une chose qui frisait le comique (un peu comme on eût parlé de petits chiens) que chaque dimanche il s’en noyait un ou deux frappés de congestion pour s’être précipités dans l’eau tout de suite au sortir d’un copieux repas très copieusement arrosé, le spectacle contemplé de loin présentant en outre ce quelque chose de quelque peu mystérieux ou même de quelque peu insolite qu’offre toujours le contraste entre une intense activité humaine et l’impressionnant silence dans lequel elle se déroule car, à distance, le vent toujours perpendiculaire à la côte, qu’il vînt de l’est ou de l’ouest, emportait tous les bruits, cris, chants, musique, de sorte qu’à la mauvaise réputation de l’endroit, la lilliputienne agitation dont on était témoin soulevant la mer de diamantines aigrettes d’écume, s’ajoutait cet élément presque angoissant qu’était la totale absence de bruit, le drapeau tricolore toujours tendu à l’horizontale par l’un des vents dominants et qui flottait au-dessus de cette longue baraque couleur de goudron semblant lui-même, avec la frange déchiquetée de sa bande rouge, l’étendard irréel et clandestin d’une activité ou de plaisirs eux-mêmes irréels et clandestins (Le Tramway, Minuit, 2001, p. 40-43)

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Le Tramway  Perpignan 
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