Association des Lecteurs de Claude Simon

l’impalpable et protecteur brouillard de la mémoire

Dernière modification le mercredi 15 février 2012

… Personne ne ramassait les olives tombées de l’arbre et dont les pulpes écrasées parsemaient de taches noires les trois marches de briques par lesquelles, tournant brusquement à droite, se terminait la première rampe du sentier bordé de ces buissons d’un bleu pâle, personne non plus, sauf les enfants, ne faisait attention aux figues trop mûres, à la peau ratatinée et ridée, presque noire, à la chair éclatée, pourpre, granuleuse et sucré, éparpillées quelques mètres plus loin parmi les touffes d’herbe encore vertes du pré roussi par l’été et qu’il fallait dans l’odorant et lourd parfum des larges feuilles disputer aux fourmis. Au bout de l’allée bordée de mûriers, le tramway s’arrêtait au pied du grand pin parasol dont le tronc penché par le vent, presque couché à sa base, était recouvert non pas exactement d’écorce mais d’épaisses écailles encastrées l’une dans l’autre en losanges, d’un gris soyeux, légèrement teinté de rose en leur centre et bordées d’un rugueux bourrelet brun. Entre deux d’entre elles sourdait en permanence une coulée de résine qui formait d’abord une grosse bulle, à peu près de la taille d’une groseille, d’un jaune d’or étincelant au soleil et dont la base se couvrait d’une sorte de taie avant de finir par s’écouler en une longue traînée de larmes grises, peu à peu blanchâtre comme une fiente d’oiseaux. Dans des vasques de terre cuite, deux aloès nains aux feuilles bordées de jaune couronnaient les montants du portail à l’entrée de l’allée pénétrant dans les jardins où, en septembre, à l’époque des vendanges, stagnait aurait-on dit en permanence entre les lauriers dans l’air immobile la fine poussière blanchâtre soulevée par l’auto de quelque visiteur-ou simplement (la sécheresse était telle) les sabots des lourds percherons et les roues cerclées de fer des charrettes. Comme si quelque chose de plus que l’été n’en finissait pas d’agoniser dans l’étouffante immobilité de l’air où semblait toujours flotter ce voile en suspension qu’aucun souffle d’air ne chassait, s’affalant lentement, recouvrant d’un uniforme linceul les lauriers touffus, les gazons brûlés par le soleil, les iris fanés et le bassin d’eau croupie sous une impalpable couche de cendres, l’impalpable et protecteur brouillard de la mémoire.

Claude Simon, Le Tramway, Minuit, derniers mots, p. 140-141

Mots-clés

Le Tramway  Mémoire 
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